À Bâle, le Centre de chronobiologie rattaché aux cliniques psychiatriques universitaires est l’un des principaux centres mondiaux de recherche sur le sommeil. Cette discipline n’étudie pas seulement les troubles du sommeil, mais aussi l’horloge interne qui rythme le sommeil et la plupart des processus métaboliques.
Le sommeil est principalement régulé par deux facteurs: la fatigue diurne – combien de temps on reste éveillé – et l’horloge interne (dans le jargon technique, le rythme circadien). Selon cette horloge interne, le cerveau déclenche en secrétant des hormones le sommeil le soir et le réveil le matin. Travailler de nuit représente donc un défi particulier pour l’être humain, qui doit alors faire exactement le contraire de ce que son cerveau ordonne.
Chronobiologiste, le docteur Martin Meyer, nous a éclairés sur les problèmes, les défis, les stratégies et les mesures à prendre dans le cadre d’un travail de nuit.
Docteur Meyer, les hôpitaux travaillent eux aussi 24 heures sur 24. Comment les établissements médicaux le gèrent-ils?
Chaque médecin assistant qui travaille en équipe fait l’objet d’un contrôle de santé permanent, en particulier les personnes souffrant de diabète, d’hypertension et de surpoids, et les personnes plus âgées. Ces facteurs de risque, pénibles pour le travail par quarts, sont pris en compte dans l’évaluation. En particulier les personnes de plus de 50 ans ont certes plus d’expérience de la vie et savent où sont leurs limites, mais elles s’adaptent moins bien au travail de nuit. Elles dorment moins bien et moins souvent de jour, et récupèrent donc moins bien d’un travail de nuit. Nous recommandons de ne plus faire de travail de nuit à partir de 50 ans.
Quels sont les facteurs externes à prendre en compte?
Un trajet plus long pour se rendre au travail, une deuxième profession, des obligations privées et sociales constituent une charge particulière et déterminent en partie l’aptitude des médecins assistants à travailler de nuit.
Quels effets secondaires typiques constate-t-on pendant la journée chez les personnes travaillant de nuit?
Les effets secondaires sont très individuels. Quand on dort le jour, on est plus fatigué, plus irritable, on a de mal à se concentrer, on a plus souvent des maux de tête et des troubles de l’appétit que d’habitude, ce sont les observations de la médecine du sommeil. Les conséquences sont souvent le manque de motivation et la dépression, la consommation de somnifères et d’alcool, l’obésité. En outre, certaines personnes souffrent de stress social, car leur vie sociale est affectée par le travail de nuit. Le travail du week-end et pendant les jours fériés complique encore la situation.
Y a-t-il des maladies plus fréquentes chez les personnes travaillant de nuit?
Il y a davantage de cas de cancer, en particulier de cancer du sein, d’obésité, d’hypertension, de diabète et de démence. Mais aucune étude n’a prouvé jusqu’ici une causalité, c’est-à-dire un lien expliqué.
Quels sont les risques professionnels auxquels il faut s’attendre pendant un travail de nuit?
La mémoire, la concentration sont réduits, le pire étant entre 4 et 6 heures du matin. C’est pendant ces deux heures que la plupart des catastrophes arrivent. Les erreurs et mauvaises décisions se multiplient. Il serait plus sage de fixer le changement d’équipe à 4 heures au lieu de 6 heures. Le retour à la maison aussi constitue un danger.
Qu’est-ce que l’employeur devrait enseigner aux personnes travaillant de nuit?
Qui rentre à la maison après un travail de nuit doit clairement savoir que le risque d’accident croît en raison de la somnolence et de l’inattention. Ce risque augmente avec l’âge. Nous recommandons de faire une sieste avant de partir, surtout si le trajet de retour est long. À cause de la monotonie, une heure de conduite sur autoroute, c’est le pire. Je recommanderais aussi: formez votre personnel pour qu’il comprenne bien qu’il n’est pas toujours fonctionnel en travaillant la nuit. C’est une période exigeant une protection particulière, car il y a plus d’erreurs et plus de prises de risques. Plus on est fatigué, plus on est impulsif. On ne change pas sa boussole morale, mais on fait des erreurs, on prend de mauvaises décisions, une sorte de diminution de la capacité de décision. De plus, il est beaucoup plus fréquent de ne pas remarquer ses propres erreurs, l’autoévaluation est très peu critique. Dans les hôpitaux, des procédures standards spéciales existent pour la nuit: chaque action doit être contrôlée et il faut s’en tenir strictement au protocole.
Quid de la conscience professionnelle et de la ponctualité?
Les personnes travaillant par quart sont en général très ponctuelles et consciencieuses. Qui n’arrive pas au travail à 6 heures mais seulement à 8 heures se rend très impopulaire au sein de l’équipe. La ponctualité n’est en principe jamais un problème.
Quelles sont les astuces permettant de bien préparer le travail de nuit?
La veille du travail, c’est une aide de boire du café, ingérer de la caféine. Si le protocole le permet, il faut aussi s’accorder une «turbo sieste» pendant la nuit. Sinon, il faut rester actif en permanence pour que le corps ne ralentisse pas. Nous recommandons de faire des pauses actives, c’est-à-dire de bouger régulièrement au grand air et se libérer la tête. C’est ainsi que se dépassent les crises.
Comment jugez-vous la situation du personnel plus âgé quand il est confronté pour la première fois dans sa viel professionnelle au travail de nuit?
Pour lui, le travail de nuit représente un changement gigantesque. Non seulement pour sa santé, mais aussi pour tout son entourage. Le Suisse moyen vit en couple, a des obligations privées, des amis. Tout cela disparaît. C’est un énorme changement du rythme de vie - pour tout le système social. Les thérapeutes disent que la phase de transition dure généralement plusieurs mois. C’est un processus impossible à parcourir en quelques jours.
Quel emploi du temps recommanderiez-vous la journée avant le travail de nuit?
Les personnes travaillant de 5h à 12h qui commencent ensuite à travailler de nuit dès 22h sont confrontées à une difficulté: en mangeant à midi après le travail, elles ont du mal à dormir ensuite. Mais il serait important de dormir de 13 à 16 heures par exemple. Avant le travail de nuit, il devrait y avoir un souper et, si possible aussi une «turbo sieste». Par contre, les personnes travaillant plusieurs nuits de suite devraient décaler leur emploi du temps, notamment le sommeil et les heures de repas, en fonction des heures de travail. Cela signifie «dîner» au milieu du travail et ne se coucher qu’en fin de matinée, mais dormir plus longtemps.
Quelle est la meilleure façon de récupérer du travail de nuit pour un bon retour à la normale?
Je recommande une activité physique légère plutôt que de rester allongé, comme la marche, le vélo ou le jardinage; entretenir des contacts sociaux, manger régulièrement, se détendre. Il est important de passer du temps à l’extérieur pour se laisser à nouveau guider par la lumière et soutenir son horloge interne.
Quels sont les signaux d’alarme typiques indiquant que la personne souffre du travail de nuit?
La fatigue, les troubles du sommeil, l’insomnie, l’augmentation de la consommation d’alcool, l’irritabilité, le manque d’énergie, la tendance dépressive et l’évitement des contacts sociaux.
Une attitude positive est-elle importante pour mieux gérer le travail de nuit?
Une attitude fondamentalement positive vis-à-vis de la nuit aide certainement. Souvent, la motivation est monétaire, car le travail de nuit est mieux rémunéré. C’est important et juste, mais en même temps cela incite à travailler davantage la nuit, ce qui peut aussi mal tourner. La surveillance de la santé est donc importante, par un médecin spécialement formé à cet effet et qui peut dire de manière concluante que le travail en équipe n’est plus indiqué pour la personne. Il est important de ne pas avoir de désavantages professionnels pour le personnel lorsqu’un médecin dit que le travail de nuit n’est plus supportable pour quelqu’un.